2)  Nietzsche, le renversement des valeurs

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a) Le renversement de l'idéal ascétique

 

Nietzsche est philosophe, il reprend à son compte l’exigence philosophique à savoir penser par soi même c’est-à-dire savoir remettre en question ses préjugés, pouvoir les dépasser et donc se méfier des fausses évidences. En effet, qu’est-ce qu’un préjugé ? c’est quelque chose qui s’impose à moi comme allant de soi, et parce que ça va de soi je ne prends pas la peine de l’interroger ni de m’interroger, ce faisant, le préjugé m’aveugle dans son évidence et toute la difficulté c’est justement de sortir de cet aveuglement.

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L’exigence philosophique c’est donc de sortir de cet aveuglement pour libérer la pensée. Or, Nietzsche constate que les philosophes, dans leur ensemble, n'y sont pas parvenus, qu’ils sont restés prisonniers de leurs préjugés. Ils ont cru en la morale, à la valeur du bien.

 


Aucun d’entre eux ne s’est jamais risqué à interroger la valeur du bien parce que le bien est toujours apparu comme la valeur des valeurs, comme une valeur absolue, et par « absolue » on entend inquestionnable, insoupçonnable. Or, par définition, ce qui est inquestionné est préjugé. Et, au lieu d’interroger ce préjugé, les philosophes, comme Kant, ont cherché à le fonder. Et Nietzsche ici va opposer fondement et origine.

 

Le fondement fait toujours appel à ce qui est idéal : on va fonder la morale sur la raison, sur dieu, sur quelque chose qui est parfait. Autrement dit, le fondement est par définition irréel et la conséquence c’est qu’on va opposer la perfection de cet idéal et à l’imperfection de la réalité. On va déprécier ce qui est au nom de ce qui devrait être. En clair, celui qui fonde la morale va dévaloriser la réalité au nom d’un arrière-monde idéal.

De ce point de vue, toute morale est une négation de ce qui est, plus particulièrement une négation de la vie. Pourquoi ? Car fondamentalement la morale va opposer l’âme au corps, l’esprit à la matière. Et la base de la morale c’est qu’il faut développer son âme, et s’empêcher de suivre ses pulsions, les nier. De ce point de vue, derrière chaque morale il y a un idéal ascétique, c’est-à-dire une haine voire une négation de la vie. Voilà pourquoi Nietzsche parle de pulsion de mort.

Dès lors, plutôt que de fonder la morale, Nietzsche va faire une généalogie de la morale. Il va chercher l’origine de nos valeurs. Ne pas se laisser aveugler par leur évidence mais les renverser pour faire apparaitre leur face sombre, leur côté obscur.  

 

b) La morale des faibles 

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Plus précisément, la morale a toujours eu pour but d’améliorer les hommes. Qu’est-ce qu’« améliorer » ? c’est rendre meilleur c’est-à-dire au sens propre « plus » « bien ». Or, cette expression est ambiguë dans la mesure où elle assimile deux choses qui sont totalement différentes : Le plus et le bien. Or, être plus soi-même est-ce nécessairement faire le bien, être bon ? Autrement dit, agir moralement nous permet-il de nous affirmer ?

Pour répondre à cette question, il convient de revenir une nouvelle fois sur la définition de ce terme « améliorer », plus précisément, sur ce qu’il présuppose. Améliorer quelque chose, est-ce que ce n’est pas implicitement affirmer que cette chose au départ n’est pas bonne, qu’elle est même en un sens mauvais ? Donc dans sa volonté d’améliorer les hommes, la morale affirme donc que les hommes ne sont pas bons. Or, qu’est-ce qui, au point de vue moral, rend les hommes perfectibles ?

Il y a deux réponses possibles : 1. Le fait qu’ils suivent leurs pulsions animales. 2. Le fait qu’ils soient égoïstes.

 

  1. La morale veut améliorer les hommes afin qu’ils ne se laissent plus aller à suivre leurs pulsions animales. En clair, Nietzsche voit dans cette volonté d’amélioration un refus de la nature même de l’homme, un refus de sa nature animale.
  2. En outre, pourquoi ce ne serait pas bien de penser à soi, d’être égoïste ? E fait, la morale fait abstraction de l’individualité de chacun, elle nie les différences pour considérer les hommes comme un ensemble de personnes identiques.

-          Cela a deux implications: a) La morale est toujours grégaire dans le sens ou elle réduit les hommes à un troupeau. b) La morale est toujours une négation de soi parce qu’elle ne nous considère pas tel qu’on est mais elle veut qu’on se conforme au groupe. Or, si la morale est une négation de soi, comment pourrait-on dire qu’elle améliore les hommes ?

 

En conséquence, la morale, définie comme l’amélioration des hommes, n’est en fait qu’un mot. Et celui qui s’en tient à cette définition, à cette manière de parler, va se laisser abuser par le langage. Et plutôt que de s’en tenir aux mots, il vaut mieux, nous dit Nietzsche, partir de la réalité. Or, quelle est cette réalité ?

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La réalité de la morale, ce n’est pas une amélioration. Plus précisément derrière le mot « amélioration », il y a une réalité : la domestication. Qu’est-ce que domestiquer ? C’est apprivoiser un animal, le dresser c’est-à-dire le rendre docile, obéissant, faire en sorte que l’animal cesse d’être violent, agressif, dangereux, sauvage pour le rendre inoffensif et faible.

Un homme domestiqué, cesse d’être sauvage ou violent, pour devenir bon, sage, raisonnable, mesuré. C’est l’homme vertueux qui ne fait de mal à personne, qui n’est un danger pour personne. C’est un être faible.

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c) La mauvaise conscience :

La thése de Nietzche c’est donc que l’homme est un animal comme les autres : à l’état sauvage, l’homme est un être qui suit ses pulsions sans se poser de question. Il est pure affirmation de lui-même dans la mesure où il ne se limite jamais et va aussi loin que sa force le mène. Il faut insister sur l’idée que cet homme aime la vie et est pleinement épanoui or en le moralisant on fait en sorte qu’au lieu de s’écouter lui-même il va obéir à la loi, s’empêcher de faire ce qu’il veut par peur de mal faire. La morale s’oppose donc à l’idée de volonté et de liberté : elle rend l’homme esclave, et bien plus, elle le rend faible car elle le pousse sans cesse à se retourner contre son élan vital, à aller contre ses pulsions.

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Lorsque l’homme, au lieu de s’affirmer, en extériorisant ses pulsions, va s’opposer à elles, cela ne les supprime pas pour autant. Bien au contraire, cette force des pulsions va se retourner, au lieu de s’extérioriser elle va s’intérioriser  et c’est ce qui donne naissance à la vie intérieure, c’est-à-dire à la conscience, la mauvaise conscience plus exactement.

 Par conséquent, au lieu d’exercer sa force, de vivre pleinement ses pulsions, l’homme va être rongé par la mauvaise conscience et va devenir incapable d’agir et d’être lui-même. La conscience n’est rien d’autre que la haine de la vie et de soi, elle nous empêche de vivre pleinement nos pulsions. Donc, pour être pleinement soi-même il faudrait ne jamais écouter sa conscience. Or si les hommes n’écoutaient pas leur conscience, et laissaient libres cours à leurs pulsions, ils ne pourraient pas vivre en société. La morale a précisément pour but de développer la conscience des hommes pour qu’ils puissent vivre en troupeau. Voilà pourquoi la morale est grégaire : Elle nous fait agir en mouton et nous fait croire que la valeur des valeurs c’est être mesuré, bien se comporter, respecter les autres. Or pour Nietzche ce sont là les valeurs d’un être faible.

Pour lui, la seule valeur c’est la force c’est-à-dire l’auto-affirmation de soi, il faut toujours chercher à être pleinement soi-même.

 

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d) La volonté de puissance :

La volonté de puissance c’est l’essence même de la vie, c’est l’élan vital présent dans chaque être vivant et qui le pousse à persévérer dans son être. Tout dans la nature est déterminé par cette volonté de puissance qui a une double orientation : elle est orientée soit vers la négation soit vers l’affirmation de soi. Si elle est orientée positivement elle sera une affirmation de la vie, sinon elle devient une négation de la vie animée par une pulsion de mort.

Or, dans la mesure où toute morale nous porte en elle un idéal ascétique, toute morale est une orientation négative de la volonté de puissance. Toute morale est donc négative dans la mesure où elle nous oblige à écouter notre conscience au lieu d’exprimer pleinement nos pulsions, nos instincts. En ce sens, les valeurs morales ne sont pas affirmatrices, elles sont négatrices : elles nous empêchent d’être pleinement nous-mêmes, elles font de nous des sous-hommes, des esclaves.

 

e) Le nihilisme

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Donc toute morale est animée par une pulsion de mort, par une négation de la vie. Les valeurs morales sont donc par définition essentiellement négatives. Voilà pourquoi elles sont une négation du monde qu’elles déprécient au nom d’un arrière-monde idéal ou parfait. Cette négation ultime du monde et de la vie, c’est précisément cela le nihilisme.

Qu’est ce que le nihilisme ? grande_lassitude

Les valeurs morales ont conduit l’homme à devenir meilleur, plus doux, plus pitoyable, moins capable de force, de courage véritable. Les valeurs nous conduisent a ce sentiment de fatigue par rapport à notre propre vie, on n’a plus le courage d’affronter notre propre vie. Au lieu d’affronter la vie , on va chercher à la comprendre. Le rationalisme socratique prolongé par l’idéalisme platonicien et les religions du livre, c’est précisément l’idée que nous pourrions maitriser le monde grâce à sa compréhension rationnelle. Or la compréhension conduit à des simplifications, elle nous conduit à nous éloigner de la complexité du réel et nous empêche d’affronter la vie elle-même.

Le Nihilisme désigne d’abord la situation contemporaine (probablement destinée à durer très longtemps) où les hommes, à force d’avoir nié la vie, sont incapables de lui donner sens : « les buts manquent ». Le Nihilisme, c’est donc l’expérience de la fatigue du sens, et il se traduit par la grande lassitude, « le grand dégoût », en l'homme, et de l'homme pour lui-même. Rien ne vaut plus, tout se vaut ; tout est dépassé, usé, vieilli, mourant. C'est une agonie indéfinie du sens, un interminable crépuscule.

 

 

Nietzsche va alors opposer deux types d’homme :

Il y a d’abord le dernier homme, c'est l’homme qui subit de plein fouet le nihilisme et qui parce qu’il est incapable de donner sens à son existence va se contenter de ne pas y penser, de ne plus penser à rien. Ce faisant, c’est le dernier homme, c’est l’homme du troupeau, ce lui qui parce qu’il est incapable de s'affirmer, va se contenter de suivre les  autres. Il a perdu toute authenticité, toute liberté mais peu lui importe tant qu’il cherche à être heureux.

Par opposition au denier homme, il y a le surhomme. C’est celui qui prend conscience de la nullité de toutes les valeurs, qui va se questionner et tout remettre en question, pour justement créer et se recréer en permanence.

 

 

f) Les trois métamorphoses du surhomme apz_les_3_m_tamorphoses

- La première figure du surhomme c’est le chameau.

D’une certaine manière, le chameau va renvoyer à la figure de l’homme moral, celui qui va chercher le poids le plus lourd pour justement éprouver sa force. Et rien n’est plus lourd que la loi morale. La morale est un désert sec et aride que seul un chameau peut parcourir. Le chameau sait que grâce à sa force, à sa résistance, à son endurance, il survivra. Rien ne peut l’abattre. Mais dans le désert, le chameau devient lion

-          Le lion

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Le lion c’est la figure de l’homme qui veut conquérir la liberté, non plus éprouver sa force mais l’exercer. Celui qui ne voudra « ni Dieu ni maître ». Le lion sera la figure du combat contre toutes les valeurs, contre toutes les idoles, contre toutes les lois auxquelles il va opposer sa volonté, sa liberté. En clair, le lion c’est celui qui a la force détruire les valeurs mais qui ne peut pas en créer de nouvelles. Sa liberté est pure négation parce que s’affirmer, pour le lion, c’est simplement détruire tout ce qui s’impose à lui. Le lion c’est l’homme qui est prêt à tout abandonner pour simplement devenir lui-même.

-          L’enfant

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L’enfant est la figure ultime du surhomme. Contraiement au lion qui exerce sa liberté en niant, l’enfant est pure affirmation. Il joue, passe son temps à inventer de nouvelles règles, de nouveaux jeux. C’est une roue qui roule sur elle-même. Il ne cherche pas d’autre sens à ce qu’il fait, si ce n’est d’être bien dans ce qu’il fait, d’être pleinement lui-même. En même temps qu’il joue, l’enfant s’affirme. Et si jamais une règle du jeu ne lui convient plus, il la change pour continuer à jouer. En clair, l’enfant c’est le créateur absolu dans le sens où pour lui tout dans le monde est nouveau et qu’il n’y a aucune règle qui vaut si ce n’est celle qu’il veut et au moment où il le veut.

Et donc, quels que soient les évènements qui pèsent sur lui, quel que soit le poids, les obstacles qui s’imposent à lui, qu’il soit en situation de guerre, de pauvreté, qu’il soit malade, peu importe à l’enfant, il continue à jouer, à dire oui à sa vie.

 

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Conclusion : Le mythe de l’éternel retour

Pour nous faire comprendre ce que c’est que s’affirmer soi-même, Nietzsche va prendre le mythe de l’éternel retour. Supposons qu’un génie se présente devant nous et nous demande de faire un vœu. Untel va demander la richesse, tel autre l’amour, tel autre le succès, la gloire, le pouvoir, etc. En clair, les hommes, à travers leurs vœux, démontrent qu’ils veulent changer de vie parce qu’ils sont insatisfaits de leur vie. Autrement dit, les hommes passent leur temps à nier leur vie et à s’en plaindre.

Le surhomme, en revanche, c’est celui qui se contente de sa vie et qui demandera de la revivre infiniment telle qu’il l’a vécue, avec ses moments tristes, ses moments douloureux, ses moments de joie. Ce que je suis ce n’est rien d’autre que la vie que j’ai vécue. À moi donc de m’affirmer, de vouloir vivre ma vie, de vouloir être moi-même. Et être soi-même ce n’est pas se contenter de ce que l’on est mais c’est toujours chercher à aller au-delà de soi-même, toujours chercher à s’autodépasser.

 

 

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