Culture et humanité

 

INTRODUCTION : LE CAS EICHMANN

- Réflexion sur la liberté

A travers notre réflexion sur la morale, on avait mis en lumière la question de la liberté et Nietzsche notamment avait insisté sur le fait que la liberté est la valeur des valeurs, dans le sens où aucune valeur ne peut s’imposer à nous, ne peut nous déterminer. Être un homme c’est pouvoir suivre sa volonté. 

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Sartre dans « l’existentialisme est-il un humanisme ? » va développer cette idée et écrire que « l’existence précède l’essence ».  Plus précisément, il va opposer l’homme au petit pois :

• Le petit pois est totalement déterminé par son essence, si on fait une analyse génétique de son ADN, on peut déterminer tout ce qu’il est, sa taille, sa rondeur, sa couleur etc. En clair, le petit pois ne choisit pas son être, il est, comme tous les êtres naturels, déterminés par des lois nécessaires (biologiques, chimiques, etc.). 

Seul l’homme fait exception car il est le seul être qui peut choisir ce qu’il est et décider d’être autre que ce qu’il est. Plus précisément, un homme n’est rien de défini par avance mais c'est par son existence, les choix qu'il fait tout au long de sa vie, qu'il se définit. 

La conséquence c’est que chaque homme est constamment responsable de ce qu’il est et de ce qu’il va devenir. On ne peut trouver aucune justification, aucune excuse. Tout ce que je suis, je l’ai choisi. Nous sommes donc condamnés à être libres. 

Plus précisément, il faut retenir que pour Sartre, l’homme est totalement responsable de ce qu’il est, on est sans excuse. On a toujours à assumer le poids de ce que l’on est, de ce que l’on fait. Or par définition, les hommes sont de mauvaise foi, on va toujours se chercher des excuses, alors qu’on n'en a pas. 

 

 

A partir de ces analyses, on comprend mieux pourquoi Sartre écrit : « Nous n’avons jamais été aussi libres que sous l’occupation Allemande » Par cet exemple extrême, Sartre veut nous expliquer que la situation de l’homme c’est la liberté : en toutes circonstances on est libre. La liberté nous donne la faculté de s’engager pour ce que l’on pense, de pouvoir donner par soi-même un sens à son existence. En l’occurrence, on est en 1942, les Allemands sont présents partout et ont menotté le pays. Les Français pensent ne plus avoir le choix mais Sartre insiste sur le fait qu’en réalité ils avaient le choix de fuir, de collaborer ou de résister. Pour l’essentiel, les Français n’ont pas choisi, ils ont subi. Sartre écrit « Choisir de ne pas choisir c’est encore choisir » En clair, personne n’échappe à sa liberté. 

 Dans ces circonstances, Sartre va opposer deux types d’hommes : 

◦ Il y a le collaborateur  = celui qui décide d’obéir aux ordres sans réfléchir, qui ne pose jamais de question et qui gagne sa tranquillité en faisant exactement ce qu’on lui demande de faire. 

Tout le paradoxe, c’est que cette personne ne se sent pas responsable de ce qu’elle a fait, elle s’est juste pliée à ce qu’exigeaient les circonstances. elle est comme un objet, déterminé et soumis à des forces extérieures et qui agit mécaniquement, machinalement car il ne pense pas. Cette personne a perdu toute humanité.

◦ Il y a, par opposition à cet homme/objet, l’homme libre. Sartre prend l’exemple de Jean Moulin :

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« Bafoué, sauvagement frappé, la tête en sang, les organes éclatés, il atteint les limites de la souffrance humaine sans jamais trahir un seul secret, lui qui les savait tous ». En perdant sa vie, Jean Moulin n’a pas seulement sauvé la France mais surtout l’humanité. Il a démontré que rien ne peut s’opposer à la liberté. Être libre ça implique d’aller au bout de soi-même, d’atteindre ses limites sans relâcher ses efforts car c’est en allant au-delà de ses limites qu’on devient réellement un homme. 

 

- Réflexion sur les origines du totalitarisme

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Arendt va justement réfléchir sur l’humanité de l’homme, chercher plus précisément à comprendre ce qui fait que la société moderne déshumanise les hommes. Toute sa vie, elle va réfléchir sur les origines du totalitarisme, ce qui a amené les hommes au mal absolu. En quoi nos sociétés modernes sont-elles totalitaires? Parce qu'elles aliènent les hommes, font en sorte qu’ils ne pensent plus.

Pour nous faire comprendre cela, Arendt va prendre comme exemple le cas Eichmann. 

 

Le procès Eichmann (3)

Les Nouveaux Chemins de la connaissance Date de diffusion : 01.12.2010 Invitée : Catherine Chalier (professeure de philosophie à Paris X) Suite et milieu, ce mercredi, d'une semaine sur Hannah Arendt dans les NCC.

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Eichmann c’est le colonel SS en charge de l’organisation de la Shoah. A la fin de la guerre, il réussit à fuir, on le retrouve une dizaine d'années aprés et il est jugé à Jérusalem. Arendt assiste au procès en tant que journaliste et va retranscrire le procès pour son journal américain. On présente Eichmann comme un monstre absolu, une bête inhumaine, un être qui par sa bestialité échappe à l’humanité. Or Arendt va choquer en écrivant une chose simple : « Eichmann n’est pas un monstre, c’est un homme ordinaire ».

 

 

Autrement dit, selon Arendt, tant qu'on explique la Shoah, les génocides, par la monstruosité ou la bestialité ou encore la méchanceté de certains hommes, on ne comprends rien à ce qui s'est passé et on court le risque que ça se reproduise. En fait, le mal dont il est question et qui est un mal absolu n'a rien d’extraordinaire mais au contraire, il est ordinaire, totalement banal. 

Eichmann, par exemple, est tout ce qu'il y a de plus normal ou ordinaire. Il n'a rien d'exceptionnel, n'est pas antisémite et ressemble à  monsieur tout-le-monde. Comment comprendre alors qu'il ait pu orchestré la mort de six millions de juifs? La caractéristique principale d'Eichmann c’est qu’il ne pense pas, il se contente de bien faire son travail, d'obéir aux ordres sans jamais penser à les remettre en question ni même se demander ce que cela signifie vraiment.

Et tout le problème c'est qu'Eichmann, c'est l'homme moderne par excellence dans la mesure où: 

◦ Premièrement, la société moderne prive les hommes de la liberté la plus fondamentale, celle de penser. On est dans une société où la pensée unique s’impose à tous, il faut toujours se conformer à ce que l’on dit/pense. Dès lors, plutôt que de réfléchir les hommes vont aveuglément suivre l’opinion dominante 

◦ Deuxiémement, la société déshumanise les hommes parce qu’elle les réduit à un numéro, à des êtres anonymes totalement dépassés par un sytème qui les écrase.

Et justement Arendt va chercher à comprendre le processus qui conduit à cette déshumanisation en réfléchissant sur ce qu’est la culture. Pourquoi la culture ? Parce que c’est ce qui est censé humaniser les hommes. Et c'est bien parce qu'il y a une crise de la culture que les hommes perdent leur humanité.