Art et humanité

 

 

 

 

Introduction : art et technique

 

Le mot art vient du mot latin ars qui signifie le talent, le savoir-faire et qui est la traduction du mot grec technè. Donc, l’étymologie confond art et technique, comment les distinguer ?

 

a)      - On peut apprendre, grâce à une formation technique, à devenir artisan ou ingénieur.

- En revanche, même si on peut apprendre des procédés artistiques, on ne peut pas apprendre à devenir artiste.

 Donc on peut apprendre à fabriquer un objet technique  mais on ne peut pas apprendre à créer une œuvre d’art. D’ailleurs, l’artiste lui-même ne sait pas d’où lui vient son savoir et par suite il ne saurait l’enseigner aux autres.

b)      – Les techniques se transmettent de génération à génération et progressent. Une machine aujourd’hui est largement plus évoluée qu’une machine du passé.

- Il y a certes des évolutions en art mais il n’y a pas de progrès : une œuvre d’art aujourd’hui n’est pas nécessairement plus belle qu’une œuvre d’art du passé.

c)      – Le but de la technique c’est d’accroître le bien-être, le confort des hommes. L’objet se définit par rapport à son utilité, il tire sa valeur de quelque chose qui lui est extérieur.

-  L’œuvre d’art se définit par sa gratuité : elle ne sert à rien ; elle tire sa valeur d’elle-même et elle vise la beauté.

 

 

 

 

  1. 1.      L'art comme imitation de la nature (Aristote, la poétique)

 

a)      Pour Aristote, ce qui fait qu’une œuvre d’art est dite belle c’est qu’elle est une imitation (mimésis) : l’art a pour but la représentation des actions humaines et naturelles. De ce point de vue l’art est doublement lié à la raison. D’un côté il est rationnel dans la mesure où il nous donne à connaître les choses : il stimule l’esprit. Mais cette représentation de la nature n’a pas pour but seulement la connaissance, il vise aussi à nous corriger ou à nous purifier (catharsis). Par ex, en voyant au théâtre de près nos mauvaises passions, on en est guéri. Donc l’art est raisonnable dans le sens où toute œuvre d’art a une portée morale, une leçon à apporter qui nous permet de nous améliorer.

Par exemple dans ses comédies, Molière ne cherche pas seulement à nous faire rire mais il cherche à critiquer certains travers des hommes de son époque et surtout à nous corriger en nous amenant à rire de nos propres défauts.

b)      Or, cette définition de l’art est largement remise en cause. De plus en plus, dans leur quête d’originalité pure, les artistes n’ont que faire des limites que leur impose la raison ou la morale et ils sont prêts à choquer. Cf. Piss christ de Serrano qui est la photo d’un crucifix plongé dans l’urine de l’artiste.

 

 

 

c)      Platon, au livre X de la République critique la prétention de l’art à nous faire connaître les choses. Il prend l’exemple de Zeuxis qui un jour, dit-on, avait peint une grappe de raisins de manière tellement réaliste que des oiseaux étaient venus picorer le tableau. Pour Platon, cette représentation, comme l’art en général, n’est qu’un trompe l’œil qui va pousser les hommes à plonger dans l’illusion au lieu de les aider à en sortir. Donc contrairement à la philosophie qui nous tourne vers la vérité, l’art nous ment en nous faisant prendre des illusions pour la réalité. Voilà pourquoi pour Platon, il faut commencer par bannir toute forme d’art de la cité.

 

d)      Hegel va critiquer Lee point de vue d’Aristote sans toutefois condamner pas l’art. Si l’on réduit l’art à un moyen pour représenter la nature, à un pâle reflet de la réalité, alors il est certain qu’il n’a aucune valeur. Or, la vraie valeur de l’art doit être à l’intérieur même de l’art. L’art n’est pas un moyen, c’est une fin en soi. Pour le justifier, il va utiliser trois arguments :

 

 

-          L’art n’est pas un prétexte dans le sens où ce qui fait la valeur d’une œuvre ne vient pas de ce qu’elle représente. Ce n’est pas parce que je peins une belle femme que mon tableau sera beau. La beauté, pour Hegel, n’est même jamais dans l’objet que je peins mais dans la manière même que j’ai de peindre ou de composer. Par là même, il n’y a pas de beauté naturelle, il n’y a de beauté que pour l’art, de beauté que dans l’art c’est-à-dire pour l’esprit qui contemple les œuvres.

Néanmoins, Hegel insiste sur l’idée que bien que spirituelle, la beauté n’est pas une simple idée, mais elle doit prendre corps dans la matière, s’incarner. Dans l’art, on fait donc une expérience unique : celle de la proximité entre la matière et l’esprit. Pour nous faire comprendre cela Hegel prend la figure du Christ en exemple : le christ c’est Dieu qui s’est fait homme, c’est l’esprit qui s’est fait chair, qui est devenu matière. Par conséquent, le génie de l’artiste ce sera justement de pouvoir, par le travail de la matière, faire surgir l’esprit d’un bruit, d’une pierre, de tâches de couleurs. En un mot, l’artiste, comme Dieu, sait animer la matière brute, sait donner vie aux choses inertes. Il y a donc quelque chose de divin dans l’art, quelque chose qui dépasse la simple humanité, du moins dans l’art génial.

En revanche, un mauvais peintre, par exemple, pourra certes maîtriser les techniques qui vont lui permettre de dessiner et même de reproduire un visage mais l’esprit qui anime ce visage n’apparaîtra pas dans le dessin, ce ne seront que des traits sans âme.

 

-          De ce point de vue, on ne saurait réduire l’art à une simple copie de la réalité. Si c’était le cas, l’art serait quelque chose d’accessoire, d’inférieur dans la mesure où la copie est toujours inférieure à son modèle. Or, l’art est quelque chose d’essentiel : il répond, comme la religion et la philosophie, aux besoins spirituels de l’homme.

 

-          Ce qui définit l’art pour Hegel, c’est en dernier lieu le génie de l’artiste ; or ce génie réside essentiellement dans la liberté créatrice de l’artiste. Or, si l’artiste devait se contenter de reproduire la réalité, jamais il ne pourrait accomplir son but, à savoir exprimer le beau ou, pour le dire autrement, éveiller l’esprit à ses propres richesses.

 

 

 

  1. 2.      L'art comme manifestation de l'esprit (Hegel, l’esthétique)

 

 

a)      Beauté et vérité

 

Donc, le vrai sens de l’art c’est d’exprimer le beau. Le beau, ici, est à comprendre comme la présence de l’idée dans l’être sensible. En ce sens, la vérité et la beauté sont une seule et même chose à la différence que la vérité se pense tandis que la beauté se ressent.

Donc le but de l’art c’est, d’éveiller l’âme à elle-même. Or si l’art est chose spirituelle alors la beauté naturelle n’est belle elle-même que dans la mesure où l’esprit s’y retrouve lui-même ; mais la vraie beauté n’est pas imitation de la nature mais pure création de l’esprit.

Plus précisément, pour Hegel, l’artiste donne à penser de manière immédiate, intuitive. Par exemple, un philosophe aura besoin d’écrire un traité pour nous faire comprendre la liberté. Un artiste génial n’aura pas besoin de faire tout cela. Il suffit de voir la liberté guidant le peuple de Delacroix pour comprendre sans avoir besoin de penser ce qu’est la liberté.

 

 

Autrement dit, la beauté est une maniérée de rendre sensible la vérité : « La beauté c’est l’idée dans sa réalisation sensible ». Ainsi, la beauté et la vérité sont une seule et même chose. La différence, c’est que la vérité se pense et la beauté se ressent. Dès lors, être sensible à l’art et au beau c’est être sensible à la vérité. L’art c’est cette autre manière de philosopher.

 

 

b)      L’esthétique de Kandinsky (extrait dossiers pédagogiques du centre Geeoges Pompidou de Paris)

 

 

 

Kandinsky  est l’inventeur de l’abstraction lyrique. Il abandonne  dans ses œuvres toute relation à l’objet ou à la figure, la toile devient alors le lieu d’oppositions multiples de forces et de couleurs qui bouleversent l’espace. Au bleu mystique et froid s’opposent le jaune chaud et agressif, le vert paisible, les différents silences des blancs et des noirs, la passion du rouge, couleurs qu’il met en relation avec ronds, triangles et carrés, lignes ouvertes ou fermées. Le spirituel est du ressort de la peinture qui agit  directement sur les sens et sur l’émotion. 


« Créer une œuvre c’est créer un monde. » Ce monde n’est pas à l’image du réel mais est une création pure, ne répondant qu’à « la nécessité interne au tableau », écrit Kandinsky. Au sujet de la nature, l’artiste souligne qu’il ne faut pas se borner à la voir mais qu’il faut la vivre et créer c’est une manière de faire vivre cette nature en soi, de vibrer avec elle.

 

c)      l’esthétique de Mondrian :

 

 

(Brodway boogie-woogie, Mondrian)

 

Cf. Paul Klee : «  L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible. L’art donne à penser pas simplement à sentir, c’est l’autre moyen de réfléchir ».

Ainsi, le but de l’art ce n’est pas de représenter la nature, ce n’est pas non plus de représenter les sentiments de l’artiste (impressionnisme) mais c’est d’exprimer l’idée, d’exprimer la pure réalité. Dans cette mesure l’art devient abstrait puisqu’il se détourne de ce que l’on voit, de ce que l’on ressent pour exprimer l’idée dans sa pureté. Ce dévoilement de l’idée passe, dans l’œuvre de Mondrian, par la représentation de l’espace pur, à travers des compositions de lignes, et la représentation du temps pur, par le rythme des couleurs.  Et, ici, il faut insister sur le fait que dans ses toiles, Mondrian cherche autant que possible à limiter la part purement subjective : il trace ses lignes à la règle et n’utilise que les couleurs à l’état pur, les couleurs primaires.  En effet, les particularités des formes et des couleurs évoquent des façons de sentir subjectives qui voilent la pure réalité.

Conséquences :

  1. L’art ne doit plus viser la beauté qui renvoie à un sentiment subjectif.
  2. L’art doit se couper de la notion de plaisir esthétique. Au contraire, il s’agirait plutôt de déranger le spectateur, de le mettre face à face à quelque chose de non identifiable pour l’amener à penser.

Pour conclure, on peut souligner que chacune des œuvres de Mondrian, bien loin d’être une représentation particulière d’un objet ou d’un sentiment est un point de vue sur l’art tout entier. Dans l’art moderne, chaque œuvre est ainsi une mise en perspective de l’art tout entier, est une réflexion sur l’art.  Dès lors qu’est-ce qu’une œuvre d’art ? Ce n’est rien d’autre qu’une œuvre qui se pose la question : qu’est-ce que l’art ?

 

 

d)      L’esthétique de Duchamp (extrait dossiers pédagogiques du centre Geeoges Pompidou de Paris)

 

L'œuvre de Marcel Duchamp bouleverse radicalement l'art du 20e siècle. Avec l'invention, dans les années dix, du ready-made - une pièce que l'artiste trouve « already-made », c'est-à-dire déjà toute faite et qu'il sélectionne pour sa neutralité esthétique « sur la base d'une pure indifférence visuelle » -, il ouvre la voie aux démarches avant-gardistes les plus extrémistes.Le 20e siècle lui doit donc l'initiative du renouvellement des matériaux utilisés dans l'art, mais aussi un goût pour des questions complexes. Duchamp est l'artiste moderne qui a le plus directement interrogé la notion d'art - « quand il y a art » et ce qui « suffit à faire de l'art ».

Connues d'abord de manière confidentielle, ses œuvres ont été largement diffusées à partir des années 60, lorsque la plupart des ready-mades, disparus au fil de ses déménagements ou tout simplement détruits, ont été réédités. En 1964, la galerie Schwartz, à Milan, lui propose en effet une édition à 8 exemplaires de ses ready-mades. Lesconsidérant comme des originaux, dès lors que les premiers avaient été perdus, cet épisode lui permet encore une fois d'interroger un concept central dans l'histoire de l'art, puisque le terme d'original pour un ready-made n'a aucun sens. 

Fontaine, 1917/1964

La Fontaine est le plus célèbre des ready-mades -un objet déjà tout fait et revendiqué comme œuvre par l'artiste du seul fait de l'avoir choisi - de Duchamp. Elle a donné lieu à un grand nombre d'interprétations et d'écrits qui s'interrogent sur la redéfinition de l'art qu'elle implique. « Qu’il ait fabriqué cette fontaine avec ses propres mains, cela n'a aucune importance, il l'a choisie. Il a pris un article ordinaire de la vie, il l'a placé de manière à ce que sa signification d'usage disparaisse sous le nouveau titre et le nouveau point de vue, il a créé une nouvelle pensée pour cet objet ».

Selon Duchamp, donc,  l'artiste n'est pas un bricoleur et, dans l'art, l'idée prévaut sur la création/fabrication. Cette conception rejoint celle des grands artistes de la Renaissance qui ont élevé la peinture au rang des arts libéraux - telles l'astronomie et les mathématiques - et en particulier Léonard de Vinci qui définissait l'art comme « cosa mentale ».
Toutefois, Duchamp s'en différencie en ce qu'il propose un objet qui n'a aucune des qualités intrinsèques que l'on suppose à une œuvre d'art, comme l'harmonie ou l'élégance. Son objet n'a que les signes extérieurs d'une œuvre, il obéit simplement à la définition de l'art supposant par cela qu’il suffit de définir n’importe quel objet comme artistique pour qu’il le devienne réellement, dès lors qu’est-ce que l’art ? Que reste-t-il de l’art ?

 

 

e)      L’art conceptuel

L’Art conceptuel n’est pas un mouvement structuré. Il concerne plutôt des artistes qui ont pour première exigence d'analyser ce qui permet à l’art d’être art. Pour Joseph Kosuth, il s’agit de limiter le travail de l’artiste à la production de définitions de l’art, de répondre à la question "Qu’est-ce que l’art ?" par les moyens de la logique.

Par conséquent, à travers l’art abstrait ou conceptuel, on comprend que l’art n’est pas lié à la notion de plaisir sensible. Il ne s’agit pas de toucher et encore moins d’émouvoir mais l’art est intellectuel : il donne à penser l’essentiel.

Par exemple, il y a quelques années à Dakar, on a reproché à Wade d’avoir organisé un festival d’art. On a dépensé des fortunes pour exposer des œuvres, organiser des concerts alors que le peuple souffre de la crise et a du mal à ose soigner et à combler ses bessons les plus primaires. N’y a-t-il pas quelque chose d’indécent à consacrer autant de moyens à des futilités en négligeant ce qui semble essentiel. Or, justement, selon Arendt, le grand problème de notre société c’est de considérer l’art comme quelque chose de futile, d’inessentiel. Plus précisément à force de privilégier l’économie (=satisfaction des besoins) sur tout le reste, on a tendance à confondre deux dimensions de la vie : bios et Zoé. Zoé renvoie à la vie animale qui n’est rien d’autre que la quête incessante pour combler nos besoins. En revanche, bios c’est l’existence humaine dans ce qu’elle à d’irréductible à l’animalité, dans sa spiritualité. En ce sens, être un homme, c’est être esprit c’est-à-dire ne pas seulement penser à se nourrir, à se reproduire, à dormir, mais c’est aussi et surtout être esprit et donc penser et être conscient.

Dès lors, c’est à travers l’art et non le travail que l’homme s’humanise et humanise la nature. Si nous travaillons, c'est seulement pour nous nourrir, pour subsister, pour régénérer la vie. Le travail s'épuise donc dans son activité, il ne laisse rien au delà de lui. Seul l'art laisse des traces durables, fabrique un monde proprement humain, à côté du monde naturel En effet la création d’œuvres lui permet d’inscrire son image dans le monde, de laisser une trace de lui. L’art va donc humaniser la nature et cette humanisation de la nature par l’art, c’est précisément ce que l’on va appeler le monde. Ainsi, l’art modifie radicalement notre rapport aux choses et aux êtres.

 

Pour le comprendre, il faut constater qu’on vit spontanément dans un monde où la société de consommation a perverti les esprits dans le sens où on a un rapport purement utilitaire ou mercantile aux choses. Soit on exploite la nature, grâce aux outils techniques, pour en tirer un bénéfice soit on la détruit pour la consommer. Voilà pourquoi Heidegger, dans être et temps, écrit : « la question de l’être est tombée dans l’oubli ». Ce qui caractérise donc la modernité, c’est une inattention au monde dans lequel on vit : obnubilé par l’exploitation, la vente, la consommation, on ne fait plus réellement attention aux êtres qui nous entourent. Et donc le but de l’art, ce sera de faire découvrir le monde, d’ôter ce voile qui nous empêche de le voir pour retrouver la vérité du monde.

 

Joseph Kosuth, One and Three Chairs, 1965
(Une et trois chaises)

 

Par exemple dans une et trois chaises, Kosuth prend un objet le plus banal possible, le plus oublié aussi parce que le plus utilisé inconsciemment, à savoir la chaise et il nous force non seulement à regarder cet objet en tant que tel mais aussi et surtout à nous forcer à nous interroger sur ce que c’est qu’être. Être, est-ce être présent là comme cette chaise devant mes yeux, Mais cette chaise que je me représente a-t-elle plus de réalité que la photo de la même chaise ? Ce que j’appelle la chaise réelle, en effet,  n’est-ce pas simplement qu’une photographie imprimée dans mon cerveau de la chaise ? Mais cette chose dont je parle, que je me représente, cette chaise réelle n’a t’elle pas d’autre réalité que la définition que j’en donne ? comment définir un être auquel je n’ai pas accès, que je ne suis jamais sûr de pouvoir saisir ?  Le langage n’est-il pas par définition impuissant à dire ce qui est, dans la mesure où ce qui est, c’est ce qui m’échappe. On comprend alors que l’être, c’est ce qui « aime à se cacher », ce qui se cache derrière l’apparente réalité de l’objet quand on cherche à le sentir à travers nos sens, ce qui se cache derrière la représentation qu’on s’en fait quand on cherche à le connaître et enfin ce qui se cache derrière l’apparente simplicité des mots quand on cherche à en parler. Et si l’être se cache et est tombé dans l’oubli, l’art n’a de sens que s’il permet de le dévoiler (alétheia= sortir de l’oubli en grec = vérité).

 

f)       Le thème de la mort de l’art

 

En ce sens, l’art est là pour nous faire accéder à la vérité. Il répond à nos besoins spirituels, il joue le même rôle que la philosophie. Mais Hegel constate qu’à forcée de donner à penser, à réfléchir, l’art devient de plus en plus abstrait et donc de moins en moins vivante : l’art se meurt, il est même mort. L’art vivant, c’est l’art primitif ou encore l’art grec. L’athénien qui voyait la statue d’Athéna devant le Parthénon ne voyait pas une statue en marbre mais il voyait la déesse en personne. Aujourd’hui justement, on ne voit plus que de la pierre et on a besoin de réfléchir pour comprendre ce qu’elle représente. AU lieu de vivre l’art, de le ressentir, on le pense. Ce faisant, l’art finit par perdre son âme pour devenir une succession de traités ésotériques, réservé aux initiés, et de plus en plus complexes et incompréhensibles. Le comble c’est que le sens de l’œuvre est devenue extérieur à l’œuvre elle-même et que pour le saisir, il faut commencer par consulter les traités d’esthétiques, lire les critiques etc. En un mot, l’art n’a plus de sens immédiat, il n’a même plus de lieu pour s’exprimer, de lieu pour vivre mais, tels des cadavres stockés dans des morgues en attendant d’être oubliés à jamais, les œuvres sont stockées dans des musées.

 

 

 

  1. La philosophie de l’art de Kant (critique de la faculté de juger)

Résumé de l’analyse in philocours.com

 

Kant, dans la critique de la faculté de juger, réfléchit sur l’art et remet en question l’idée même que l’art puisse être conceptuel. Comme en témoigne le simple terme esthétique, qui renvoie fondamentalement aux sens, l’art n’est jamais affaire de raison. Une œuvre d’art n’est pas là pour nous faire réfléchir mais elle est là pour nous toucher, pour nous émouvoir.

 

a)      Art et travail

 

Pour le démontrer, Kant va analyser avec précision ce qu’est l’art et il commence par le distinguer de l’artisanat. Assurément, il faut beaucoup de travail, pour être un grand artiste mais la somme de travail ne suffit pas. Et pourtant, il ne s’agit pas non plus de jouer à faire n’importe quoi. L'art n'est ni travail ni simple jeu mais un mélange de travail et de jeu.

 

- L'art comme travail

L'artiste, comme celui qui travaille, transforme la nature en quelque chose d'humain, il humanise la nature ; et il fabrique des artifices.  

 

- L'art comme jeu

Toutefois, l'art a sa fin en lui-même. En effet, d'abord, il n'a pas de visée utilitaire, il ne vise pas la satisfaction de nos besoins. De plus, ce n'est pas une activité imposée, contraignante, et rémunérée (que l'on ferait dès lors seulement pour obtenir un salaire).

 

Kant distingue ici deux espèces de savoir-faire :

- il y a le savoir-faire mercantile = activité en soi désagréable, imposée, et rémunérée = le travail ;

- et le savoir-faire libéral = activité en soi agréable, libre = le jeu, les beaux-arts.

L'art relève donc plus du jeu que du travail. Il doit être distingué du métier, de même que l'artiste doit l'être de l'artisan. Dès lors, si l'art fait partie de l'activité productrice, il est une activité de production " libre ", mue par aucun intérêt. Le travail, lui, est une activité de production contrainte et mue par l'utilité ou le besoin.

Toutefois, Kant précise ensuite que l'art s'accompagne de certaines contraintes et donc de travail ; en effet, il faut bien que l'artiste s'impose certaines règles pour effectuer son œuvre ; il ne peut pas faire n'importe quoi. Exemple : le poète utilise des règles lexicales, prosodiques, etc.

Mais l'art n'est pas à proprement parler un travail. C'est comme si, à travers l'art, on jouait à travailler.

 

b)      La question du génie

 

Kant cherche donc, ce qui distingue les œuvres d’art des autres objets. Il répond en disant que les oeuvres d’art sont la production du génie.

Cf. CFJ, § 43 à 49

Texte 3 - Kant, Critique de la faculté de juger, §46, " Les beaux arts sont les arts du génie " :

" ... les beaux-arts ne sont possibles qu'en tant que productions du génie. Il en ressort : 1- que le génie est un talent qui consiste à produire ce pour quoi on ne saurait donner de règle déterminée : il n'est pas une aptitude à quoi que ce soit qui pourrait être appris d'après une règle quelconque ; par conséquent, sa première caractéristique doit être l'originalité ; 2- que, dans la mesure où l'absurde peut lui aussi être original, les productions du génie doivent être également des modèles, i.e., être exemplaires : sans être elles-mêmes créées par imitation, elles doivent être proposées à l'imitation des autres, i.e., servir de règle ou de critère (...) ; 3- que le génie n'est pas lui-même en mesure de décrire scientifiquement comment il crée ses productions ; par conséquent, le créateur d'un produit qu'il doit à son génie ignore lui-même comment et d'où lui viennent les idées de ses créations. "

Génie = désigne un savoir-faire artistique, qui n'obéit pas à des règles claires, qui ne respecte pas une certaine procédure de fabrication. Le génie artistique possède une capacité qui ne s'enseigne pas (elle est donc innée) ; c'est le talent naturel.

Le génie ignore comment il produit son œuvre, et ne peut transmettre son génie (il suit en effet des règles informulables, non seulement pour lui-même mais pour les autres).

 

c)      La question de l’universalité du beau :

On peut aussi partir du fait, pour définir l'art, et pour le distinguer du travail, que l'artiste a pour but de faire une belle représentation, qui nous procure un certain plaisir et une certaine émotion. Mais qu'est-ce que le beau ? La beauté est-elle une propriété inhérente à l'objet, ou bien n'existe-t-elle que dans notre esprit ?

 

-Beauté et subjectivité.

Pour définir la beauté, Kant part du sujet qui juge que quelque chose est beau. Le beau caractérise le rapport du sujet à l'objet, non l'objet en lui-même. Plus précisément, quand vous jugez que quelque chose est beau, vous parlez de l'effet que fait sur vous cet objet.

Exemple : la table est carrée : la qualité de carré est dans l'objet ; la table carrée est belle : la beauté n'est pas dans l'objet comme l'est la qualité de carré.

Ainsi faut-il se demander, plutôt que : " qu'est-ce que le beau ? ", " qu'est-ce que je veux dire quand je dis que quelque chose est beau ? ". Quand nous disons que quelque chose est beau, nous émettons un " jugement de goût", ou encore, un " jugement esthétique ".

 

Voici comment Kant définit la beauté et par conséquent le jugement esthétique (" c'est beau ")

 

1) " Peut être dit beau ce qui est l'objet d'un plaisir désintéressé " :

Est beau ce qui procure un plaisir esthétique ; c'est bien un plaisir sensible, mais pas un plaisir matériel.

Pour bien nous faire comprendre cette distinction, Kant dit que le premier plaisir est désintéressé, et le second, intéressé.

Pour bien comprendre ce que Kant entend par " plaisir sans intérêt ", il faut savoir ce qu'il entend par " intérêt " :

Est intéressé un plaisir dans lequel vous prenez intérêt à l'existence de la chose, quand vous la désirez.

Par contre, un plaisir est esthétique quand on ne porte aucune attention à l'existence ou à la possession de l'objet. C'est ce qui s'appelle contempler quelque chose. Quand une chose vous procure un tel plaisir, et que vous dites " c'est beau ", seuls comptent le pur spectacle de la chose, et l'état d'esprit qui l'accompagne.

Ce que veut dire Kant, c'est que, pour juger de façon objective et impartiale de la beauté de quelque chose, vous devez être indifférent à son existence. Sinon, vous ne portez pas un jugement esthétique. Le jugement esthétique " pur " doit être " libre ".

Cela permet à Kant de distinguer la satisfaction esthétique de la satisfaction liée à l'agréable, à l'utile, et au bien :

" Est agréable ce qui plaît aux sens dans la sensation " : c'est le plaisir des sens, qui suppose l'existence de l'objet ; j'ai besoin alors que l'objet existe ; mais alors, je ne suis pas libre, et mon jugement est intéressé. Exemple de jouissance non esthétique : un simple plaisir du corps. Quand vous mangez des fraises, et qu'elles vous plaisent, vous allez dire : " ces fraises sont bonnes ", vous n'allez pas dire " ces fraises sont belles " ! (" c'est bon " exprime l'effet que font sur vos papilles gustatives les molécules du sucre)

Ce que nous jugeons utile et bien est nécessairement quelque chose dont nous voulons ou pourrions vouloir l'existence, soit comme moyen à utiliser, soit comme but à atteindre.

Enjeu : ce dernier aspect montre que Kant expulse de l'art, en plus des œuvres artisanales, les œuvres à visée éthique, politique, ou religieuse.

Le plaisir esthétique, s'il est sensible, ou lié à une représentation sensible, n'est donc pas matériel. Il est libre et désintéressé, au sens où on prend du recul par rapport à l'objet ; on contemple, on ne veut pas la chose.

 

2) " Est beau ce qui plaît universellement sans concept "

a) L'universalité subjective

Une satisfaction ou une proposition est universelle si elle vaut pour tout le monde. Kant dit donc que, quand on juge un objet beau, on veut dire qu'il doit plaire à tout le monde. Mais elle est en même temps subjective, car j'exprime par là ma propre satisfaction. Il s'agit donc d'une " universalité subjective ", car tout en exprimant ma propre satisfaction, je compte sur l'adhésion des autres. Je ne juge pas seulement pour moi, mais pour tout le monde.

Enjeu : cela montre que la subjectivité n'est pas toujours synonyme de solitude. A travers la subjectivité, je rencontre aussi les autres. Le jugement de goût est une sorte de mixte entre le jugement purement subjectif et le jugement objectif.

 

b) Des goûts et des couleurs, on ne dispute pas ?

Kant s'oppose, par une telle conception, à l'esthétique du sentiment, qui compare le jugement esthétique au jugement culinaire, et qui soutient, en conséquence, qu'il n'y a aucun critère autour duquel la discussion puisse s'instaurer (raisonnement : si le but des œuvres d'art est de nous plaire, il ne s'adresse qu'au sentiment ; nous ne disposons d'aucun concept qui permettrait la discussion).

Il tente donc de rendre objectif le jugement de goût, sans pour autant le réduire à un jugement scientifique, car ce serait alors nier sa spécificité.

Pour ce faire, il va analyser l'expression commune : " des goûts et des couleurs, on ne dispute pas ". Il l'analyse en deux moments :

(1) on ne dispute pas du goût (on ne peut en donner des preuves) ;

(2) d'où : à chacun son goût (beau=agréable et subjectif).

Pour Kant, il est vrai que l'on ne peut prouver que le jugement " c'est beau " est " vrai "(13).

Par contre, il n'est pas vrai d'en déduire " à chacun son goût ". En effet, si on ne peut disputer du goût, on peut en discuter. Alors que la dispute est une argumentation scientifique qui procède par démonstration conceptuelle, la discussion, vise seulement un hypothétique et très fragile accord. S'il est tout à fait impossible de démontrer la validité de nos jugements esthétiques il est légitime d'en discuter, dans l'espoir, fut-il souvent voué à l'échec, de faire partager une expérience dont nous pensons spontanément que, pour être individuelle, elle ne doit pas être étrangère à autrui en tant qu'il est un autre homme.

La " preuve " de cette thèse se trouve dans notre vie quotidienne : cf. le fait même que nous entreprenons de discuter du goût, et que souvent, le désaccord entraîne un véritable dialogue. Cf. sortie d'une salle de cinéma ; critiques d'art, etc. C'est bien la preuve que nous jugeons le jugement de goût communicable, même si cette communicabilité n'est pas fondée sur des concepts scientifiques, et que la communication qu'elle induit ne peut jamais être garantie. Kant dit que " là où il est permis de discuter, on doit avoir l'espoir de s'accorder ", donc, de transcender la sphère de la conscience individuelle(14).

Kant insiste donc sur la communicabilité et la sociabilité du plaisir. Les beaux-arts produisent un plaisir immédiatement communicable, qui peut être partagé par une pluralité de sujets, i.e., qui peut servir de fondement à l'intersubjectivité d'une société. Les beaux-arts sont donc les arts sociaux par excellence : ils sont les arts du plaisir partagé ou du partage du plaisir. Et comme leur contenu n'est pas pour autant une connaissance déterminée, mais une réflexion indéterminée, les beaux-arts autorisent virtuellement, et en droit, une communication sans fin, une conversation indéfinie.

Conclusion : une société démocratique a besoin de l'art, qui contribue à la constitution d'un ordre social ouvert.

 

3) " la beauté est la forme de la finalité d'un objet en tant qu'elle est perçue en celui-ci sans représentation d'une fin "(15) :

 

a) Beauté et finalité sans fin.

Il veut dire que le jugement esthétique est nécessairement lié à la perception d'une relation finale. Est beau ce qui donne l'impression d'avoir été réalisé ou produit en fonction d'une intention (ou ce qui a une signification, qui est l'œuvre d'un esprit ). Toutefois, il n'est pas possible de définir ou de préciser le but ou la fin visés : est beau ce qui apparaît comme le résultat incompréhensible d'un agencement de moyens, qui donne l'apparence d'être intentionnel, sans qu'il soit possible de définir ou de préciser le but ou la fin visés.

Un artiste ne pourra jamais expliquer le but clair de son œuvre, ou alors, ce n'est pas un artiste mais un artisan. Alors, en effet, l'œuvre sera due à l'utilisation de certaines techniques, etc., donc, pas de création.

b) Kant déduit de là deux espèces de beauté (§16) :

(1) la beauté adhérente : elle suppose le concept de ce qu'une chose doit être et fait référence à la perfection qualitative et quantitative de chaque chose en son genre. Quand on juge de façon adhérente qu'une chose est belle, on compare donc la chose à son concept, et on apprécie l'écart ou l'accord qui existent entre l'objet et sa définition.

Exemple : tel cheval est beau : il correspond bien au concept de cheval, qu'il réalise au mieux ; s'il avait trois pattes, il ne serait pas dit beau.

Le concept de beau s'assimile ici au concept de parfait : c'est un jugement de connaissance. De ce fait, ce n'est pas, selon Kant, un jugement esthétique.

(2) beauté libre : ne suppose, elle, aucun concept de ce que la chose doit être. Une chose est dite belle en ce sens quand elle plaît immédiatement, dans la seule considération de sa forme, à laquelle il est impossible d'accorder une signification précise ou une finalité quelconque.

La beauté libre est donc indépendante de toute signification précise, elle ne fait référence à aucun sens conceptualisable qui viendrait en limiter la portée. La beauté, c'est l'indéfinissable. On peut certes en parler, mais ce qu'on peut en dire est inépuisable. Elle donne à penser et à parler.

 

 

En résumé, lorsque je dis d’un plat qu’il me plaît, je sais pertinemment qu’il peut ne pas plaire à quelqu’un d’autre et si jamais je ne suis pas d’accord avec lui, je ne vais pas essayer de le convaincre de changer d’avis car je sais que cela ne dépend que de mes sensations.

En revanche, lorsque je dis d’un morceau de musique qu’il est beau, je fais plus que dire qu’il me plaît, mais je dis en même temps que n’importe qui à ma place le trouverait beau. Et si jamais je ne suis pas d’accord avec quelqu’un, je vais essayer de le convaincre, de bien lui faire ouvrir les yeux ou les oreilles, je vais même argumenter pour qu’il reconnaisse la beauté de l’œuvre. Dans la plupart des cas, il ne la reconnaîtra pas, mais au moins j’aurai essayé.

Donc, le jugement sur la beauté n’est peut-être pas universel, mais il a la prétention à l’être. Cette prétention ne s’exprime pas à travers des formules rationnelles : je ne contrains pas l’autre à reconnaître la beauté d’une chanson par une démonstration. Moi-même, à vrai dire, je ne sais pas pourquoi je trouve que ce morceau est beau, je ne parviens pas à me l’expliquer.

Donc Kant met en lumière que l’universalité de l’art n’est pas identique à l’universalité logique ou mathématique : le jugement sur le beau (jugement de goût) et le sentiment de plaisir esthétique qui l’accompagne, supposent un don à se communiquer : même si on ne peut pas tous se mettre d’accord sur la beauté de telle œuvre, on ne va cesser d’en parler, de se disputer certes, mais l’essentiel c’est qu’on en parle et qu’en parlant on présuppose que ce qui me touche, ce que je ressens, peut aussi toucher autrui, peut aussi être ressenti par autrui.

 

Autrement dit, à travers cette expérience esthétique, on découvre l’existence d’un sens commun à tous les hommes, on découvre l’unité du genre humain.